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Tiré du livre Le Havre, volonté et modernité (éditions La Galerne, 1992). Par Jean-Pierre Castelain, ethnologue. « En ce printemps 1992, l’affrontement entre la Fédération des Ports et Docks, l’Etat et les employeurs de main-d’œuvre est proche de son dénouement, quel qu’il soit. Il paraît vain de retenir le maintien du « statut » actuel tant est déterminée et irrémédiable la décision politique de l’abolir : pour les dockers, il est difficile d’envisager ou d’accepter une alternative sans la perte de ce qu’ils ont acquis au cours d’un siècle de lutte. Derrière le statut et les conquêtes s’affirment, dans la hantise du renoncement à la spécificité et aux valeurs essentielles de leur communauté, la culture et l’identité d’une corporation : accepter serait reconnaître les lois communes. Dans les termes où elle est explicitement posée, la situation est paradoxale. Destinée à moderniser la profession, la réforme vise « à sortir les dockers de l’esclavage » en rendant le métier humain, à en faire de « vrais ouvriers ». « Il faut en finir avec leur statut dégradant et médiéval » déclarait récemment un ministre voulant pour les dockers un bonheur qu’ils refusent : eux veulent le maintien de ce statut, s’y accrochent, écartent ce qui leur est imposé au nom de références et de critères qu’ils rejettent. La crise actuelle dessine la fracture entre le métier, tel qu’il est vécu par les dockers, et l’image que la ville, le pays et les décideurs en ont. De rien les dockers devinrent tout, mais leurs acquis sont perçus en privilèges ou anachronismes sociaux, économiques et politiques à supprimer car, socialement et « psychologiquement », ils sont devenus intolérables à ceux qui n’ont pas su les obtenir. La lutte des dockers du Havre pour la défense de leur communauté, incomprise, renvoie à une mauvaise conscience à étouffer. A la fin du XIXe siècle, alors que le nom de « docker » s’impose progressivement, coexistant avec celui de « débardeur » et plus encore avec celui typiquement havrais de « carabot », la communauté n’est pas unie mais recouvre un ensemble de multiples corporations, aux tâches très spécialisées, qui s’organisent en associations pour faire face aux exigences du patronat et défendre leur emploi contre la concurrence d’une main-d’œuvre extérieure au port en quête de travail. A l’époque, occasionnels incontrôlés et professionnels se pressent chaque jour par milliers aux lieux d’embauche mais le taux de chômage est très important et tous vivent dans des conditions d’extrême précarité, insuffisamment nourris, effectuant des travaux « à force d’homme » dangereux, par tous les temps, quelles que soient les intempéries. De plus, et cela aggrave considérablement leurs conditions de vie, ils ne sont pas payés directement en numéraire mais au moyen de jetons à échanger obligatoirement chez des bistrotiers du port. Ce système fut vigoureusement dénoncé en 1875, par Charles Noiret dans son Projet de syndicat et de caisse d’échange pour les ouvriers du port et d’amélioration morale dans notre population. Malgré des grèves, un vote de la Chambre des députés… et leurs propres engagements, les entrepreneurs maintiendront ce système jusqu’à 1925. Déjà, en 1850, une association fraternelle et égalitaire, l’Union des Ouvriers Arrimeurs et Déchargeurs du Port du Havre, revendiquait l’autonomie et la prise en charge collective du travail. En 1892, la Chambre syndicale des Ouvriers Charbonniers du port du Havre se donne pour objectif « d’arriver par tous les moyens possibles à l’augmentation du bien-être de chacun, (…) de veiller sur les intérêts des ouvriers au point de vue intellectuel et moral ». Et, en 1900, la journée de huit heures est obtenue. Au début du siècle, les conflits sociaux sont de plus en plus fréquents et durs chez les huit mille dockers, milieu instable et mouvant, dont seulement 4% travaillent à temps complet. Le 18 août 1910, les charbonniers lancent une longue grève sous l’impulsion de Jules Durand, nouveau secrétaire de leur syndicat, revendiquant une augmentation des salaires, une réduction du temps de travail, l’installation de douches sur les quais et la suppression du fourneau économique, charité humiliante. A la suite d’une rixe mortelle sur les quais et l’arrestation inique de Jules Durand, le travail reprend le 14 septembre. Le syndicat est décapité ; le martyre de Jules Durand commence. La période qui suivit, de l’entre-deux-guerres à 1947 – année où les dockers obtinrent leur statut d’aujourd’hui contesté par l’Etat et le patronat – fut celle de la mise en place de l’organisation du travail contrôlée par un syndicat unique, seule autorité toujours reconnue. En 1923, à la suite de grèves et manifestations, plusieurs ouvriers sont tués par la police au Havre ; les organisations ne sauront pas riposter et se retrouvent isolées. Cependant lorsque les employeurs décident en 1928 de réduire les rémunérations, la riposte est immédiate et massive : en deux jours le syndicat obtient satisfaction et impose au patronat la signature d’un accord lui conférant, de fait, le contrôle de l’embauche et de l’emploi sur les quais. Dès lors, la carte syndicale fait fonction de carte professionnelle, et, en 1936, les syndicats dockers décident leur réunification au congrès du Havre qui élit à la tête de la nouvelle Fédération des Ports et Docks le secrétaire du Syndicat autonome des Dockers du Havre. La guerre marqua une rupture, l’activité étant quasiment réduite à néant ; en 1944, le port est détruit à 95%. A la Libération, le pays a plus que jamais besoin des dockers pour son ravitaillement et sa reconstruction. C’est le moment pour eux d’imposer leurs revendications : le 6 septembre 1947 le nouveau statut est promulgué affirmant principalement l’embauche prioritaire aux professionnels, un revenu garanti les jours de chômage et l’instauration d’un Bureau Central de la Main-d’œuvre, organisme paritaire. Ce statut élargissait le champ du travail réservé aux dockers à l’ensemble des manipulations de marchandises effectuées dans toute l’enceinte portuaire et leur octroyait, pour la première fois, une carte professionnelle reconnaissant la qualification de leur fonction, les sortant ainsi définitivement de leur condition de parias taillables et corvéables à merci. Paradoxalement, cette reconnaissance allait confirmer, voire accentuer, leur marginalité sociale, même au sein du mouvement ouvrier qui supporte difficilement son singularisme : de parias ils sont devenus des privilégiés, enviés et jalousés pour leur indépendance, leur relative liberté et le rapport de force qu’ils ont su imposer ; tous les maux du port leur sont imputés. Grâce à leur solidarité et à leur union indéfectibles, soudés derrière leur syndicat auquel tous adhérent, leur assurant force et cohérence, ils obtiennent gain de cause dans la défense des effectifs et le refus du travail au rendement ou de la mensualisation qui les différencient, tout comme le fait qu’ils soient l’une des rares, sinon la seule, corporations à n’avoir aucune relation directe avec les employeurs. Revendiquant un statut d’artisans, garant de leur liberté et de leur dignité, ils refusent d’être assimilés aux ouvriers : « ils sont des travailleurs indépendants, des artisans, non les esclaves des patrons ». Fiers de leur profession et de leurs privilèges durement acquis par les luttes du passé, ils forment un groupe extrêmement homogène et profondément égalitaire, faisant bloc face à l’hostilité extérieure. Dockers de père en fils, par une mesure délibérément retenue pour restreindre l’entrée sur le port, ils se vivent dans la conviction de constituer une élite ouvrière. Cependant, dès 1966, les premiers conteneurs, les « boîtes », amorcent une série de ruptures, notamment dans la nature et l’organisation du travail qui évoluent profondément, auxquelles les dockers s’adaptent : les fonctions sont maintenant technicisées ; pour les employeurs, un nombre élevé de dockers n’est plus justifié. Bien que la durée hebdomadaire de travail ait été ramenée à trente-cinq heures en 1982, et que les embauches aient cessé en 1984, certains jours de 1986 le chômage touche près de 40% des 2 700 dockers d’alors. En 1988, un accord organise le départ en préretraite ou congés de reconversion de 500 dockers. Aujourd’hui, sur les 2 110 titulaires et 240 apprentis recrutés en juillet 1990, combien seront « mensualisés » ? Le groupe s’est formé, par et dans la spécificité du métier, en faisant face aux risques des conditions de travail et à l’adversité de l’environnement qui, toujours, a voulu les vaincre et les réduire. Mais c’est aussi ce qui renforçait leur vie solidaire et égalitaire, qui les unissait dans la cohérence et la cohésion aux caractéristiques si marquées. Rudes, comme la tâche qu’ils pratiquaient, allergiques aux hiérarchies, arrogants à l’encontre de ceux qui les provoquaient et les méprisaient, fiers de leur culture partagée mais inaccessible et méconnue de l’extérieur, ils se sont adaptés en adoptant les technologies modernes de manutention, mais en repoussant énergiquement la remise en cause de leur statut. Le refus du droit commun, signe de leur identité propre, a fait des dockers des marginaux traités comme tels ; réformer le statut équivaut à détruire leur spécificité alors que leur orgueil est l’affirmation du primat de la sociabilité et de l’identité sur l’économique et la rentabilité, c’est-à-dire la revendication d’une société égalitaire et solidaire. L’intransigeance des uns répond à celle des autres, mais l’enjeu de l’opposition est à la mesure de la perte. Quoi que puissent en dire ou penser certains, la fin des dockers, du métier tel qu’ils ont su le constituer et le vivre, serait la perte irrémédiable et irremplaçable d’une part d’humain soumis aux impératifs d’une société normalisée. Tout au long de l’histoire des dockers du Havre court, sans discontinuité ni renoncement, une volonté irréductible d’autonomie émancipatrice et de liberté. Leur lutte, fut-elle considérée maintenant à contre-courant, en témoigne. Post-Scriptum : Après le vote par l’Assemblée nationale de la nouvelle loi, le 9 juin 1992, des négociations furent engagées localement, port par port. Au Havre, un protocole est signé le 10 juillet prévoyant le départ d’environ 950 dockers, les autres étant, pour la majorité, mensualisés, une minorité demeurant intermittents. Ces mesures devraient entrer en application le 1er octobre 1992. mais les négociations continuent. » Quelques livres sur les dockers au Havre : Daniel Hamel et Philippe Merrant : Ma vie de docker au Havre, et glossaire de l’argot portuaire (éditions du Havre de Grâce, 2009) Travaillant depuis près de trois siècles sur le port, les dockers du Havre chargent et déchargent inlassablement les navires venus des cinq océans. Pourtant ce métier est souvent mal connu, voire méprisé. Une réputation taillée à l’emporte-pièce, des à priori déplacés leur collent à la peau. Travail dur et éreintant, le métier de docker est un de ceux qui laissent les mains calleuses et le dos cassé… En prenant le temps d’arpenter les quais et de les côtoyer, vous croiserez des travailleurs chaleureux et serviables, au verbe haut, à la raillerie et au tutoiement faciles, mais peu avare de raconter leur passion pour ce métier. Un quotidien que Daniel Hamel a couché sur le papier, racontant quarante ans de sa vie et de celle de ses collègues. Ce récit autobiographique, enrichi de nombreuses photos issues des archives du Port Autonome du Havre, est complété par un glossaire illustré de l’argot portuaire, réalisé par Philippe Merrant. Philippe Huet : Les quais de la colère (Albin Michel, 2005) 1910. Dans le port du Havre, la vapeur des streamers et des paquebots géants tue la navigation à voile. Sur les quais, le charbon est roi et s’engloutit par milliers de tonnes dans les entrailles des monstres d’acier qui doivent aller toujours plus loin, toujours plus vite. Cette boulimie de progrès fait la fortune des grandes familles de négociants havrais, et notamment des « maîtres charbonniers » qui connaissent une prospérité sans précédent. A l’autre bout de la chaîne, loin des privilèges, des capitaux et des places boursières, les débardeurs vivent un véritable enfer. Rongés par la tuberculose, minés par l’alcool, enfermés dans un ghetto de misère, les ouvriers charbonniers sont la lie du port, parias de la classe ouvrière ouvertement méprisés par les autres dockers. Sauf un. Révolutionnaire idéaliste et buveur d’eau, surnommé « le Curé », Jules Durand s’engage chez les charbonniers, reprend en main leur syndicat, devient leur leader. Effarés de voir une horde de clochards dépenaillés se transformer en une troupe organisée, les maîtres du charbon n’ont plus qu’une idée : abattre cet homme qui les met en danger. Par tous les moyens. Avec cette fresque poignante des luttes sociales à l’aube du XXe siècle, inspirée de faits authentiques, Philippe Huet (Grand prix de la littérature policière pour La Main morte) s’essaie à un genre nouveau. Dans la plus pure tradition naturaliste, ce roman fait revivre de manière saisissante Le Havre et son passé ouvrier. Martine Marie Muller : Quai des Amériques (Robert Laffont, 2006) 1956. Au Havre, vivent les Hauchecorne : géants des quais, dockers de père en fils, on les appelle les « Fondateurs ». Arc-boutés sur leurs combats et leurs certitudes, se levant à la cloche du campanile qui sonne à l’aube l’embauche des milliers de dockers, ils forment un monde à eux seuls. Débarqué un soir d’hiver, non loin du quai des Amériques, Jean-Marie Lambert, jeune homme sans attaches, s’est porté au secours du père Hauchecorne lors d’une rixe. Il est accueilli à bras ouverts par la famille. Chacun est séduit, à commencer par Lilo, la petite dernière, par ce garçon dont on ignore le secret. Jean-Marie, lui, découvre la vie puissante, pittoresque, cosmopolite qui grouille autour des quais, des cafés, et des tréfileries du quartier de l’Eure. En racontant la saga du clan Hauchecorne des années 1950 aux années 1970, Martine Marie Muller redonne vie à toute une société ouvrière, balayée par un monde en pleine mutation, et nous fait partager les espérances, les colères et les luttes, les illusions perdues aussi, des dockers du Havre. |
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