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Le cycle des Scouarnec-Gwenan, Ceux de Menglazeg, Roman

Hervé Jaouen

Les Presses de la Cité

  • 18 janvier 2012

    Au coeur des montagnes noires...

    Au cœur des montagnes noires se trouve le hameau de Menglazeg. Autrefois, ces modestes maisons abritaient des ardoisiers, maintenant, elles attirent les familles très modestes des environs ou des Parisiens en mal de terroir. C'est là que vit Sylviane, tout juste dix-huit ans, qui voudrait se libérer de l'emprise de ses parents, couple bien mal assorti en apparence : un Breton maigrichon et taiseux et une fille du Nord plus qu'en chair et volubile. Si elle reste à Menglazeg et s'échine à l'usine de saumons, c'est bien pour les deux derniers de la fratrie, Louis, quatre ans et Capucine, deux ans qu'elle aime farouchement.


    Le récit démarre, la tragédie pourrait-on dire tant l'histoire d'Hervé Jaouen rappelle les grands classiques où tout est joué d'avance, par la découverte que fait la jeune fille en rentrant du travail. Dans les remous de l'Aulne, elle croit apercevoir le toit de la voiture de sa mère. Celle-ci aurait-elle eu un accident ? Qui se trouvaient dans la voiture ? Sylviane n'a-t-elle pas trop provoqué sa mère la veille ?
    Cette découverte nous fait remonter le fil du temps : nous découvrons tous ceux qui entourent l'héroïne, ses grands-parents Martial et Léontine, paysans pauvres mais d'une incroyable dignité que le progrès a laissé sur le bord de la route, ses parents, si peu capables d'assumer leur rôle, trop occupés à satisfaire leur propres besoins, plus proches de l'animal que de l'homme et les petits qui ensoleillent la famille. Hervé Jaouen décrit un milieu sombre, une Bretagne crépusculaire où l'agriculture intensive aussi bien que le délitement des valeurs morales détruisent paysages et hommes. Ce tableau extrêmement noir m'a parfois troublée mais j'ai été conquise par le portait des grands-parents, qui m'ont rappelé les miens.


  • par
    4 septembre 2011

    Nous avons parfois -j'avoue, j'ai parfois- pour les romans dits régionaux -voire de terroir- des a priori négatifs. Ce roman breton, écrit par un Breton (né à Quimper), se passe en Bretagne, dans les Montagnes Noires ; on y parle parfois le breton (avec notes bas de pages, ouf !) et est édité dans la collection de l'éditeur qui se nomme Terres de France. Régional et terroir donc. Oui, mais il est vachement bien ! Tout simplement. C'est le dernier volume d'une fresque bretonne écrite par Hervé Jaouen et qui contient quatre tomes. Je n'ai pas lu les précédents, mais no problem, ils se lisent indépendamment les uns des autres.


    Qu'est-ce qui fait que ce roman est -je me cite, on n'est jamais si bien servi que par soi-même- "vachement bien" ? Mais tout, ai-je envie de vous répondre. Par exemple, l'intrigue s'évente assez vite (disons que quelques indices et une perspicacité au dessus de la moyenne -si si, je maintiens, au pire ça fait vantard, au mieux, on me croit, et là mon aura croît- m'ont fait deviner assez vite le secret de famille). Mais, malgré cela, j'ai dévoré ce roman ; c'est un signe qui ne trompe pas. Tellement de romans ne tiennent qu'à l'intrigue, qui une fois devinée perdent tout leur intérêt. Pas là.
    Quelques pistes pour cerner mon engouement :
    Les lieux d'abord, empreints de légendes, d'histoires plus ou moins glaçantes. Un climat typique aussi qui permet d'opacifier et de densifier le secret.
    Les personnages ensuite. Ils sont laids, difformes pour certains, parfois terriblement hostiles, antipathiques, mais avec d'autres côtés plus attachants. Nul n'est tout noir ou tout blanc. Sylviane est une belle jeune fille, mais pas facile, avec du caractère et quelques "casseroles" qu'elle traîne. Sa relation avec sa mère est tendue, voire totalement haineuse. Mikelig, le père est un petit bonhomme que la polio à déformé et empêché de grandir. Il voue un amour total à sa femme. Aurore, la mère, l'objet de l'amour aveugle de Mikelig et qui le lui rend bien d'ailleurs -cet amour intense, qui surmonte tout, même les événement les plus indignes-, est le personnage central du livre : sa corpulence, son caractère, sa description éclipsent un peu les autres. Et son mariage avec Mikelig. Le mariage, ah oui, parlons-en. Tout un chapitre, inoubliable, lui est consacré. Aurore est du Nord, Mikelig local : une rencontre des deux cultures et une union étonnante, précédée d'un enterrement. La description d'Hervé Jaouen est un grand moment, on s'y croirait. J'en rigole encore. Il paraît même que dans le Nord, on parle encore du cheval breton qui tractait le corbillard (en 1963, en Bretagne, dans les petits villages, les corbillards n'étaient pas encore tous motorisés)
    Enfin, l'écriture. Quelle langue ! Point d'artifices. Du direct. Du franc. Du cru. Du franchouillard argotique mâtiné de breton. Les scènes un peu chaudes, parce que Madame n'est pas avare non plus de ses charmes, au plus grand bonheur de son mari, sont très drôles, et permettent de se détendre entre deux révélations pas reposantes. Cette langue et l'humour inhérent font eux aussi passer des scènes terribles plus facilement, ou alors, au choix, en rajoutent encore dans l'horreur, la dégradation et le sordide
    Un bouquin pas commun, des personnages qui marquent et que je n'oublierai pas de sitôt et une langue percutante, efficace et jouissive. J'irais bien voir si leurs aïeux des trois tomes précédents sont aussi barrés.
    Un roman de la rentrée littéraire, mon dixième, le plus déjanté, le plus frais sûrement grâce à l'air marin breton.


  • 3 septembre 2011

    Noire comme l'ardoise.

    Quatrième volume d'une grande fresque qu'Hervé Jaouen consacre à la Bretagne à travers la saga d'une famille et de ses ramifications. L'éditeur nous rappelle que chaque volume est indépendant et par conséquence il est possible de les lire séparément et sans ordre imposé.
    Au coeur des Montagnes Noires au bord du Canal de Nantes à Brest, Sylvaine regarde très troublée des traces de pneus qui laissent supposer qu'une voiture a coulé à cet endroit ! Est-ce la 2CV de la famille conduite par sa mère Aurore avec, à son bord, petit Louis et Capucine ? Est-ce un suicide, conséquence d'une énième dispute particulièrement violente entre elle et sa mère hier soir ? Pendant quelques instants, elle aussi pense se jeter à l'eau avec sa mobylette. Un dernier réflexe et seul le deux roues sombrera ! Mais la question est la suivante :
    - « Que faire maintenant ?»
    Est-ce bien une voiture qu'elle a semblé apercevoir ? Dans la maison familiale déserte, comme pour la narguer, le livret de famille est posé bien en évidence sur la table...

    L'intrigue se déroule sur deux époques, avril 1963 pour le mariage et mars 1982 pour la conclusion.
    Mikelig, infirme civil, convole en justes noces avec Aurore, grâce à une petite annonce....La cérémonie mêle la kermesse la plus débridée. La mariée, originaire du nord forte femme au propre comme au figuré, est venue avec une troupe de gilles, dont certains membres semblent avoir été plus que de simples amis pour elle, bien décidés à montrer aux Bretons qu'eux aussi savent faire la fête. Une fille, Sylvaine naîtra de cette union, pas plus désirée que cela...Et la vie, cette chienne de vie continue, pas en mieux hélas, d'autres naissances retirées de la famille... Puis un retour d'affection, un garçon et une fille qui eux resteront dans la famille....les années passent jusqu'à cette soirée, jour du drame, mais pourquoi ?
    Expliquer, mais pour la jeune fille où commencer les explications, le pourquoi du comment ? De la naissance ou de ce premier travail et ce premier amour ? La nuit sera longue pour les personnes écoutant ses confidences sordides...
    Sylvaine, ou pour être plus près de l'acte de naissance Sylvie-Anne. Délire de la mère et de ses idoles du moment, deux autres garçons, retirés par la DASS, se prénommaient Johnny et Eddy ! Sous une gouaille et une assurance un peu forcées, se cache une très grande détresse, celle d'une adolescente à qui la vie a volé l'enfance. Seul rayon de soleil, Léontine la grand-mère, vers laquelle elle peut se retourner dans les périodes troubles de son existence de petite fille dans un environnement peu favorable. Pépé Martial aussi fait de son mieux, mais lui, comme son fils, sont des battus de naissance, vieux avant l'âge, épuisé par la vie. Aurore, la mère haïe, sorte de caricature d'elle-même, paresseuse, sans aucune fibre maternelle, faire l'amour et se donner du bon temps en écoutant les tubes du moment sont ses principales activités. Mikelig, le père, est dépassé, l'organisation de la vie de famille repose uniquement sur lui, mais il travaille, étudie pour changer de métier, donc, être silencieux, il subit la main mise de son épouse.....Mais il est très amoureux, alors pardonnons-lui ! Lui et son père se ressemblent, homme d'un seul amour.
    Petit Louis et Capucine, enfants sacrifiés sur l'autel de la folie humaine et de la haine !
    Hervé Jaouen adapte son style d'écriture au milieu ambiant. La narratrice est une enfant en rupture d'école et d'éducation familiale, son langage et ses facultés de raisonnement s'en ressentent.
    Beaucoup plus noir que ces derniers ouvrages, Hervé Jaouen nous offre un roman dans lequel le loufoque (le mariage par exemple ou encore la chapelle remplie de gens communiant pour un enterrement) côtoie parfois le dramatique. Cruel aussi par les descriptions peu flatteuses (mais méritées) d'Aurore et de sa copine de porto « l 'Artiste », comique quand le cheval tirant le corbillard marque le pas au son de la musique des noces. Tragique comme le destin de cette jeune fille livrée trop tôt à elle-même et très sombre, dans le style des romans réalistes décrivant la misère profonde régnant dans cette région de Bretagne. Beaucoup de mots et d'expressions en breton qui sont pour beaucoup la langue de tous les jours.
    Une note joyeuse malgré tout, le hit-parade d'Aurore, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Sylvie Vartan, Richard Anthony ou Dick Rivers ! Avec le recul ce n'est pas terrible, mais cela rajeunit !
    Un des tous meilleurs Jaouen d'inspiration bretonne, avec « Au dessous du calvaire » certainement un des plus « vrais » et des plus accomplis. Un constat social sur un mode de vie qui a disparu, absorbé par le modernisme et la société de consommation.
    En exergue la dernière phrase du ce livre :
    - On devrait toujours songer que sous chaque pierre tombale reposent des destins insoupçonnés.