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Jacques Bayle-Ottenheim

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24 février 2011

Quelques kilomètres séparent les îles Blasket de la péninsule de Dingle au Sud-Ouest de l'Irlande ; mais la mer est rude et la traversée peut s'avérer difficile voire dangereuse, aujourd'hui encore. Pourtant une communauté s'est accrochée sur la Grande Île — Great Blasket Island, An Blascaod Mór en gaëlique — jusqu'en 1953, où les derniers résistants (une vingtaine) ont été définitivement rapatriés sur le continent. Cette aventure et son dénouement ont connu une singulière notoriété en raison du talent d'îliens qui ont trouvé les mots justes pour exprimer leur attachement à cette terre et au mode de vie en commun qui s'y était développé de longue date. Dès 1936, Raymond Queneau a fait connaître aux lecteurs français le récit de Maurice O'Sullivan, Vingt ans de jeunesse ; plus tard ont été traduits Tomás O'Crohan — L'homme des îles (1989) — et l'Autobiographie (1999) de Peig Sayers. Tout récemment enfin, Hervé Jaouen a pris l'initiative de traduire les lettres adressées en anglais par Elisabeth O'Sullivan à George Chambers qui s'était rendu sur l'île en 1931.


Ici s'exprime avec force l'intensité d'un déchirement. La première lettre est datée du 29 octobre 1931 et la dernière, écrite sur le continent, du 30 décembre 1951. Entre ces deux dates, Elisabeth O'Sullivan a vécu l'inéluctable déclin d'une communauté, ponctué d'instants proches de l'extase mystique et d'autres empreints d'angoisse, de désarroi et du dénuement le plus rigoureux. La vie intime de l'île s'y exprime sans apprêt : labeur des champs et de la grève, inquiétude quand les hommes prennent la mer, soins aux enfants et aux plus âgés, obsession de la mort — tout le monde profondément intéressé par les mystères de la mort (p. 35) —, vie sociale — il y a ici une maison qu'on appelle le « Parlement » (…) les hommes dans la force de l'âge s'y réunissent le soir … à parler politique et de tout ce qui se passe dans le monde (p. 63) —, accueil des touristes — les visiteurs —, relations avec l'autre côté ou la Grande Terre, et, comme les années passent, la fatalité du déclin — une autre maison de l'île a été fermée dernièrement … imaginez notre île sombrant de jour en jour (p. 120).

Elisabeth O'Sullivan, son mari et leur fille Niamh se sont résignés à quitter l'île en 1942. Le souvenir porte la marque des rigueurs endurées autant que de l'enchantement d'un monde perdu : « Quand le temps est mauvais ma jolie île ne me manque pas beaucoup mais par beau temps bien sûr je pense à ses beaux paysages que je n'ai jamais tant aimés que maintenant (…) oh comme je voudrais revoir mes parents encore une fois et tous mes amis et m'élancer à corps perdu encore une fois sur la Grève Blanche » (p. 135).

Comme tous les îliens, Elisabeth s'exprimait en gaëlique. L'anglais ne lui était pas naturel ; c'est dans cette langue pourtant que sont rédigées les lettres adressées à son ami George Chambers. Hervé Jaouen s'est attaché à respecter la tonalité d'une expression où la noblesse de pensée et de style l'emporte de beaucoup sur la maladresse. L'amour de l'Irlande et la familiarité avec le breton parlé ont soutenu ce bel exercice de traduction.

Source : http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Irlande/OSullivan_E_Lettres.html