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Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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Inventaire critique des aires d’accueil

William Acker

Éd. du commun [Rennes]

18,00
par (Libraire)
16 mai 2022

Les habitants de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) savent que l’aire d’accueil des gens du voyage est adossée à une déchetterie préexistante. Il me souvient que, questionné lors d’une séance publique du conseil municipal, pour justifier le choix du lieu, le maire de l’époque avait parlé d’autres lieux possibles - ou plutôt impossibles du fait de la résistance des voisins et d’une municipalité (de gauche) voisine. Mais dans d’autres villes et communes, sait-on où vivent les gens du voyage ? Où sont les "lieux d’accueil", les "aires" reléguées loin de tout, rendues invisibles dans des campagnes ou des zones industrielles que la population "normale" ne fréquente pas ?

Constatant qu’on ne peut localiser les aires d’accueil avec des données publiques non contestables, William Acker s’est attaqué à la tâche de les recenser systématiquement dans chaque ville de chaque département de France. Il accompagne leur localisation de quelques critères factuels : coordonnées cartographiques, distance de la mairie, environnement, type de nuisance voisine éventuelle. Plus de quarante-cinq sites sont l’objet d’une photographie aérienne.
Dans la première partie de l’ouvrage, William Acker procède à une analyse du monde du Voyage : les noms qu’on donne aux personnes, leurs lieux de vie, leur histoire à partir de la naissance de la "question nomade", l’évolution et la dénaturation du Voyage, la sédentarisation, le traitement médiatique des gens du voyage, leurs rapports avec l’État et avec les municipalités, le racisme qu’ils subissent de la part de l’État et des citoyens, la méconnaissance.
Cette étude sociétale, historique et politique fourmille de détails, de témoignages, d’exemples et de citations puisés dans l’histoire de la famille de l’auteur et dans sa connaissance de ce monde.
Le recensement de William Acker est sans appel sur le caractère systémique de la mise à l’écart des gens du voyage, et sur leur exposition à diverses pollutions (qu’on se rappelle l’incendie de l’usine de Lubrizol à Rouen). Il raconte comment notre modernité continue une forme d’encampement discriminant un mode de vie qu’insupportent les sédentaires. Il est aussi un appel à ceux qui se soucient de justice environnementale.
Un ouvrage intéressant et nécessaire pour comprendre la subtilité et la complexité de ce monde du Voyage que l’on regarde trop souvent avec simplisme.

par (Libraire)
10 mai 2022

Klara est une AA, une amie artificielle, un robot androïde dépendant du Soleil qui lui "donne son nutriment". Dans la boutique d‘où elle provient, et bien que son comportement soit rigidement codifié, la Gérante estimait qu’elle avait, davantage que d’autres AA plus récentes, de grandes qualités d’observation et de compréhension. Une fille de douze ans, Josie l’a repérée, l’a choisie et a persuadé sa mère de l’acheter. Elle va vivre plusieurs mois dans la belle maison de Josie, avec sa mère et Melania, la gouvernante, à la campagne à côté d’une seule autre maison où vivent un garçon, Rick, et sa mère.

Klara s’attache à la petite fille atteinte d’une maladie incapacitante l’empêchant de mener une vie sociale et scolaire normale. Comme Rick, elle est une enfant "non relevée", c’est à dire à part, de moindre qualité. Quand Klara entre en contact avec des personnes, elle les observe pour bien comprendre comment elles se situent dans la relation avec "sa" Josie. Klara est dépendante du "nutriment du Soleil" auquel elle voue une ferveur religieuse et qu’elle implore pour qu’il guérisse Josie.
Le roman démarre tranquillement et peu à peu fait apparaître des questions sur la nature de l’être humain, sur l’amitié et l’amour, sur le respect, sur les limites des capacités du robot (qui voit, parle, apprend et mémorise, ressent et possiblement, aime), sur le progrès scientifique et sur son sens, sur l’unicité de l’être humain (l’artiste Capaldi avait imaginé que Klara aurait pu remplacer Josie auprès de sa mère, si elle mourait).
Dans ce roman, Kazuo Ishiguro invente une androïde capable d’empathie, qui vit dans un monde proche du nôtre, absolument pas déshumanisé. Les proches de Josie l’aiment et souffrent quand elle s’épuise. Le regard de Klara m’a fasciné quand elle voit les choses comme dans un kaléidoscope, diffractées dans des boîtes qui vont s’assembler comme lors d’une mise au point, jusqu’à ce qu’elle les voie comme une humaine. Voir la nature et les choses de la vie par les yeux du robot est très intéressant. Souvent, elle réagit comme si elle avait la capacité à apprendre de ce qu’elle observe, à analyser, à comprendre, à élaborer du sens : "J'ai beaucoup de sentiments, j'en suis persuadée. Plus j'observe, et plus les sentiments auxquels j'ai accès sont nombreux".
Mais si Klara progresse et acquiert une conscience, celle-ci pourra-t-elle atteindre la complexité et la densité d’une conscience humaine ? Dans la vie réelle, on craint que les machines, les robots, les ordinateurs deviennent pleinement autonomes. Klara ne le pourra pas qui décline lorsque son humaine s’éloigne trop longtemps. J’ai moins apprécié la ferveur de Klara envers le Soleil et sa foi en son pouvoir de guérisseur, mais comme on est dans une dystopie, pourquoi pas !
Kazuo Ishiguro possède le génie de nous plonger dans un questionnement continu : et si à l’avenir des robots pouvaient avoir pour "leur" humain une sollicitude absolue et infinie, que deviendrait notre vie ? Seraient-ils plus humains que nous ? Et au bout du compte : qu'est-ce qu'être humain ?
Dans ce roman, grâce à la délicatesse de Klara, il règne une forme de calme, et les choses matérielles comptent beaucoup moins que la véracité et l’exactitude des sentiments.
Un très beau roman, addictif grâce à la force narrative de Kazuo Ishiguro.

19,00
par (Libraire)
9 mai 2022

Alix tient un journal, comme le titre laisse à entendre ; Chaque jour, elle se contraint à noircir une page qui se termine par une question à choix multiple. Bientôt, Alix sera devenue si puissante qu’elle pourra noircir toutes les cases, mais nous n’y sommes pas encore. Pour mieux écrire, elle s’inscrit à un atelier d’écriture et choisit le module "aller au fond de soi comme moyen d’écrire le monde". Ce qu’elle va s’appliquer à faire, jusqu’à indisposer les participantes à l’atelier.

Iegor Gran précise dans un Avertissement au lecteur que le carnet de Moleskine que nous allons lire est "Conservé sous scellés au palais de Justice de Paris", peut-être parce qu’il décrit ce qui se passe dans "l’organisation où travaillait Alix [est] une émanation du ministère de la Culture" ? Une manière de susciter chez le lecteur l’envie d’en savoir plus et, très vite, de souhaiter qu’on aille au bout.
Au bout de quoi ? De cette affirmation d’Alix ""Quand l’homme est mangé cru, il est moelleux sous la dent, sa chair est
délicate, et je ne sais jamais quel vin choisir." et de son obsession de se repaître de chair humaine.
Le journal d’Alix est le récit d’une vie de bureau somme toute banale, même si elle se déroule à l’Institut, un département du ministère de la Culture. Vaillancourt, son chef, règne sur une équipe de femmes. Puisque la cantine est peu appétissante et que son chef aime la viande, avec son amante très soumise, Apolline, qu’elle a séduite, Alix va exiger qu’elle devienne une cantine totalement végane. Elle étend peu à peu son emprise en enrôlant une collègue effacée, Anne-Barbe, qui exige l’exemplarité de tous qui doivent se nourrir à cette cantine. Dans sa vie privée, elle soumet Apolline à son appétit sexuel sans limite, reproduisant les rapports de domination et les relations de possession que les femmes subissent dans le service. Sans que tout ceci aille jusqu’à éteindre l’obsession fantasmée d’une orgie carnée de son supérieur.
Et là se niche le talent de Iegor Gran : Alix va-t-elle aller jusqu’à manger concrètement son chef ? Il crée chez son lecteur la faim d’une fin sanguinolente sans jamais le rassurer sur l’évidence d’une issue cannibalistique. Mais qu’on se rassure, la fin, dont on ne dira rien, sera bien ébouriffante...
Avec une langue maîtrisée qui ne se refuse pas grand-chose pour nous emmener dans les délires et les désirs fantasmés d’Alix, Iegor Gran décrit les rapports de domination et de séduction qui existent dans les entreprises et même dans un service du ministère de la Culture dont on pourrait attendre mieux. Il montre comment l’alliance de quelques personnes énergiques peuvent faire tanguer des pratiques traditionnelles.
Une lecture très réjouissante.

Léa Tourret

Gallimard

16,00
par (Libraire)
5 mai 2022

Le roman se passe tout entier autour d’une piscine où Léna passe son été avant l’année de la terminale. Elle est avec sa meilleure et grande copine, Max, et Sabrina, une fille qui vient de se joindre à elles. Tout va pour le mieux jusqu’à l’arrivée de Yannis et Lounès, deux garçons qui s’intéressent aux filles et que Léna trouve attirants. Léna observe tout ce qu’elle peut voir autour de la piscine et nous fait part de ses réflexions, de ses jugements. Elle raconte son quotidien, les filles de son lycée, ce qui occupe ses pensées, comment sont ses amies, ses inquiétudes d’adolescente, ce qui la soucie, comment Lounès "jauge sa nudité", son attirance pour un des garçons, comment elle va donner rendez-vous à Yannis derrière la citerne pour passer à l’acte.

Dans ce premier roman, Léa Tourret décrit ce moment obscur du passage de l’adolescence à l’état d’adulte, les pensées centrées sur soi, le désir de connaître de nouvelles expériences, l’amitié forte, la sensualité, le goût du risque. Le vocabulaire est celui d’une adolescente d’aujourd’hui, les mots sont parfois crus, les descriptions peuvent être drôles, sévères, ironiques.
U livre plaisant à lire.

19,90
par (Libraire)
2 mai 2022

Une fin de journée d’hiver, à Douarnenez, Sydney, une journaliste attend le passeur qui l’embarquera pour l’île de Tirnamban. Une île mystérieuse qui ne figure sur aucune carte. Avec elle, huit autres femmes qui veulent retrouver leur jeunesse, une femme d’affaires, une ancienne top-modèle, une avocate, une comédienne, une prof de lettres, une femme au foyer, une vendeuse à la retraite. Elles vont passer six mois sur cette île, puisqu’il n’y a que deux passages par an. Sydney a refusé de signer le contrat avec la docteure Faust, la maîtresse du lieu ce "pacte faustien [qui permettrait] de retrouver vingt-quatre années de pleine jeunesse du corps et de l’esprit au terme desquelles l’âme tomberait dans l’escarcelle du diable". Elle ne retrouvera pas sa jeunesse mais conservera la liberté d’aller et venir sur l’île. Elle va rencontrer chacune, observer ce qui se passe et chercher à savoir qui se cache sous l’identité de Faust. Bien sûr, on cherchera à la faire changer d’avis.
Trouvera-t-elle ce qu’elle cherche à savoir ? Pas si sûr...

Stéphanie Janicot qui n’en est pas à sa première revisite d’un mythe – a le courage de s’attaquer à celui de Faust. Après "Le réveil des sorcières", elle continue de scruter le monde à la recherche d’un autre qui serait à portée de main, invisible et dont on reviendrait transformé, mais à quel prix ! La docteure Faust du roman est une femme qui permet à celles qui viennent sur son île d’accéder à une autre vie, car qu’elles se retrouvent vingt-cinq ans plus jeune est bien vivre une autre vie que celle à laquelle elles étaient destinées. Son texte aide à poser la question de l’envie de rester jeune ou de l’acceptation de vieillir, et plus encore, d’accepter de ne pas regretter ce qu’on a vécu, auquel cas on ne pourra considérer que sa vie est réussie.
Son roman est de lecture aisée, même si les personnages sont un peu nombreuses. La conclusion est inattendue, mais cohérente avec le mythe.